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Des eclats de voix et des rires s’echappaient par la porte entrouverte lorsque Patrick Kemper rejoignit le PC Securite a 23 h 15. Il poussa la porte lentement, intrigue.
Les centaines d’ecrans relies aux cameras du bord etaient allumes, mais les hommes de garde etaient tous regroupes autour d’un seul moniteur et riaient a gorge deployee, si bien occupes par le spectacle qui s’offrait a leurs yeux qu’ils n’entendirent pas leur chef arriver. L’immense piece circulaire, baignee dans la lumiere bleutee des ecrans, sentait la pizza froide, ce que confirmait la presence d’une pile de boites en carton graisseuses dans un coin.
— Allez, mamie ! Vas-y !
— Plus loin, plus fort !
— Elle assure, la petite vieille !
Un hourra collectif s’eleva du groupe, appuye par des sifflets et des rires. L’un des agents se mit a onduler du bassin de facon suggestive.
— Super, mon gars ! Plus c’est long, plus c’est bon !
Plante derriere eux, Kemper s’enerva :
— Mais enfin, que se passe-t-il ?
Ses hommes sursauterent. Ils s’ecarterent precipitamment et Kemper decouvrit sur l’ecran deux passagers obeses occupes a des ebats furieux dans une coursive sombre d’un secteur recule du bateau.
— Nom de Dieu, monsieur Wadle ! Je me trompe ou bien vous etes de garde ce soir ? interrogea Kemper avant de regarder l’un apres l’autre ses hommes, grotesquement figes au garde-a-vous.
— Oui, monsieur, repondit Wadle, penaud.
— Une passagere a disparu, une employee s’est suicidee, les casinos du bord perdent une fortune et vous trouvez le temps de regarder ca ? Ca vous amuse, peut-etre ?
— Non, monsieur.
Kemper secoua la tete.
— Est-ce que je dois… ?
Sa question en suspens, Wadle designait l’interrupteur du moniteur.
— Non, vous savez comme moi que chaque interruption est consignee sur l’ordinateur de controle, on risquerait de nous poser des questions inutiles. Vous n’avez qu’a regarder ailleurs.
Un rire etouffe accueillit la suggestion de Kemper qui ne put s’empecher de pouffer a son tour.
— Allez, c’est bon. Assez rigole, retournez a vos postes, dit-il en se dirigeant vers la piece minuscule qui lui servait de bureau. Il venait a peine de s’installer que l’interphone pose devant lui gresilla.
— Un certain M. Pendergast demande a vous voir.
Kemper se renfrogna. Quelques instants plus tard, son drole de visiteur poussait la porte.
— Vous etes venu vous rincer l’oeil, vous aussi ? demanda Kemper.
— Je constate que ce monsieur a etudie le Kama Sutra. A ma connaissance, il s’agit de la position dite du << barattage >>.
— Le temps presse, reagit Kemper. La banque du Covent Garden a deja perdu deux cent mille livres depuis le debut de la soiree. Vous aviez promis de nous aider.
Pendergast s’assit en face de son interlocuteur et passa une jambe au-dessus de l’autre.
— C’est precisement pour cette raison que je me trouve ici. Puis-je consulter les photographies des gagnants de la soiree ?
Kemper lui tendit une pile de cliches a moitie flous que Pendergast consulta rapidement.
— Interessant. Ce n’est pas le meme groupe qu’hier. C’est bien ce que je pensais.
— Vous pourriez vous montrer plus precis ?
— Nous avons affaire a une equipe nombreuse, tres bien organisee, constituee de groupes differents qui changent tous les soirs. Il nous faut imperativement reperer les observateurs.
— Quels observateurs ?
— Vous faites preuve d’une ingenuite proprement stupefiante, monsieur Kemper. Le comptage de cartes est une technique complexe, mais les principes en sont tres simples. Ils reposent sur la presence d’observateurs charges de surveiller les tables les plus prometteuses en se melant a la foule.
— Mais qui sont ces fichus observateurs, nom d’un chien ?
— Des personnes anodines : une vieille dame placee a un endroit strategique pres d’une machine a sous, un homme d’affaires apparemment ivre qui parle fort en faisant semblant de telephoner sur son portable, un adolescent boutonneux visiblement fascine par le jeu. Les observateurs sont des individus tres bien entraines qui se cachent derriere une facade inoffensive. Leur role n’est pas de jouer, mais de compter les cartes.
— Dans ce cas, qui sont les joueurs ?
— Chaque observateur prend en charge entre deux et quatre joueurs. Sa fonction est de << compter >> les cartes d’une table en utilisant des nombres negatifs pour les cartes basses et des nombres positifs pour les dix et les as. Le total obtenu a chaque instant du jeu est decisif. Lorsque la proportion de cartes maitresses par rapport aux cartes faibles depasse un certain stade, les joueurs prennent l’avantage sur la banque. Au black-jack, les cartes maitresses sont defavorables au donneur. Un compteur qui observe la scene peut signaler a un joueur le moment de passer a l’action a l’aide d’un signe preetabli. Le joueur s’installe a la table et engage des paris importants, ou bien il augmente sensiblement sa mise s’il joue deja. Lorsque le rapport retombe en faveur de la banque, l’observateur n’a plus qu’a avertir le joueur de se retirer du jeu ou de baisser ses mises en lui adressant un autre signe convenu.
Kemper s’agita sur son fauteuil,
— Comment les arreter ?
— La seule mesure efficace consiste a identifier les observateurs avant de les… comment dire ? De les virer comme des malpropres.
— Nous ne pouvons pas nous le permettre.
— C’est bien pour cette raison qu’ils ont choisi ce navire au lieu d’aller a Las Vegas.
— Quelle autre solution ?
— Demander au donneur de mettre huit jeux de cartes dans le sabot et de melanger les cartes des qu’un tiers des cartes a ete distribue.
— Nous avons des sabots de quatre jeux.
— Une autre bonne raison pour les compteurs de se trouver a bord. Vous mettriez fin a leur petit jeu en demandant aux donneurs de battre les cartes systematiquement lorsqu’un nouveau joueur s’installe a la table, ou bien chaque fois que quelqu’un augmente brusquement la mise.
— Impossible. Ca ralentirait le jeu et la banque gagnerait beaucoup moins d’argent. Sans compter que les meilleurs joueurs risqueraient de se plaindre.
— Tres certainement, reconnut Pendergast en haussant les epaules. De toute facon, aucune de ces solutions ne vous permettrait de recuperer l’argent perdu.
Kemper posa sur lui ses yeux rougis par le stress.
— Pourquoi ? Il existe un moyen de recuperer l’argent, a votre avis ?
— Peut-etre.
— Il n’est pas question pour nous de tricher, vous le savez bien.
— Nous ne pouvons pas non plus vous autoriser a tricher, monsieur Pendergast.
— Mais enfin, monsieur Kemper ! retorqua Pendergast sur un ton offense. Vous ai-je laisse entendre que je comptais tricher ?
Kemper ne repondit pas.
— Le propre des compteurs de cartes est d’observer scrupuleusement les regles de leur art. Contrairement a un joueur ordinaire, habitue a quitter la table s’il accumule de lourdes pertes, un compteur de cartes professionnel continue a jouer parce qu’il sait que sa chance va necessairement tourner.
Pendergast regarda sa montre.
— Il est 23 h 30, ce qui nous laisse trois bonnes heures. Monsieur Kemper, je vous demanderai de bien vouloir m’ouvrir un credit a la banque d’un demi-million de livres.
— Je ne voudrais pas me trouver a court d’argent au moment le plus prometteur.
Kemper prit le temps de la reflexion.
— Vous pensez pouvoir recuperer notre argent ?
— J’ai l’intention d’essayer, repliqua Pendergast avec un sourire.
Kemper avala sa salive.
— Bon, alors d’accord.
— Dites a M. Hentoff de prevenir les responsables de salle et les donneurs. Ma facon de jouer pourrait les surprendre et eveiller leurs soupcons. Meme si je compte bien rester dans la plus parfaite legalite. Je m’installerai a la gauche du donneur et je ne jouerai qu’une partie sur deux en moyenne, avertissez donc vos gens de maniere a ce qu’ils ne cherchent pas a me faire quitter le jeu lorsque je ne mise pas. Hentoff demandera egalement a ses donneurs de me faire couper le plus souvent possible, en particulier lorsque je m’assois a leur table. Je veux donner l’impression de boire beaucoup, veillez a dire a vos serveuses de ne pas mettre d’alcool dans mon gin tonic.
— Tres bien.
— Serait-il egalement possible de lever le seuil maximal a l’une des tables ?
— Vous voulez dire, jouer sans limite ?
— Oui. Cela ne manquerait pas d’attirer les compteurs a cette table, ce qui me faciliterait grandement la tache.
Une goutte de transpiration perla sur le front de Kemper.
— Oui, on peut faire ca.
— Une derniere chose. Demandez a M. Hentoff de placer a la table en question un donneur avec des petites mains et des doigts fins. Un donneur peu experimente, si possible, a qui vous direz de placer la carte de fin assez haut dans le sabot.
— Puis-je savoir pourquoi ?
— Non, vous ne pouvez pas.
— Monsieur Pendergast, si vous vous faites prendre en train de tricher, nous nous retrouverons tous les deux dans une position extremement delicate.
— Je vous donne ma parole de ne pas tricher.
— Comment diable comptez-vous influencer le jeu sans jamais toucher les cartes ?
Pendergast lui adressa un sourire enigmatique.
— Je puis vous assurer que c’est possible, monsieur Kemper. Ah, j’allais oublier ! Il me faudrait une assistante. Une serveuse, par exemple. Une personne discrete et intelligente, chargee de m’apporter a boire et de remplir des missions… comment dirais-je ?… inhabituelles, sans poser de question.
— Esperons que ca marchera.
Pendergast hesita un instant avant d’ajouter :
— Naturellement, si la manoeuvre fonctionne, je compte sur vous pour me rendre un petit service.
— Naturellement, repondit Kemper,
L’entretien termine, Pendergast se leva et quitta la piece.